Extraits du texte « LIGNES DE FUITE »

Ma mère m'a donné la vie une seconde fois. Elle est morte pendant le bombardement. Elle s’est jetée sur moi pour me protéger.
Nos enfants appellent la paix avec la force de leurs symphonies. Toutes les nuits ils frappent avec furie sur des objets métalliques pour renvoyer la peur et la violence aux milices.
Un nuage de cendres s’était déposé sur la ville. Le ciel nous avait envoyé un immense linceul pour recouvrir tous nos morts.
On a emporté avec nous pour tout bagage une valise. Nous l'avons remplie avec la terre de notre pays, une terre qui a gardé en mémoire tous les dessins des lignes de la main de nos ancêtres.
A force de marcher on a perdu la raison. On a le sentiment d'être immobile, et que c'est le monde autour de nous dans sa folie qui tourne et qui bouge, qui tourne, qui bouge...
Invisible, parmi des milliers d'ombres sans amour qui se trainent par terre.
Invisible, car nos voix nos mots nos cris sont des filets qui ne ramènent que de l'indifférence et du silence.
Invisible, mais tellement vivant dans le coeur de ceux qui nous ont cachés, tous ceux qui nous ont offert les lumières de l'espoir...
La mer est là, immense, avec ses crêtes luisantes et son horizon tendu vers le monde…
La brume fait à la terre un collier de silence.
Des nuages de tempête sont ancrés au port...
Partir…
Les hommes sont assis à la même place qu'hier, semblables à des fantômes. Leurs rêves sont pareils aux grandes ailes blanches d’un albatros cloué au sol.
Solitude, dis-moi, quelle est ton origine ?
Incessante ? Route à demi d'oiseaux cruels ?
Une palpitation qui sans doute précède la mer et la naissance ?
Ce sont trois oiseaux de mer, trois rayons, trois ciseaux qui traversent le ciel froid vers Antofagasta, la terre d’accueil des voyageurs…